Le crime a deux 1893

CRIMIN0L0GIE BIRLIOTIIEQUE DE LE CRIME A DEUX Ouvrages du même auteur traduits en français ESSAI DE PSYCHOLOGIE MORBIDE Scipio SIGHELE par DEüXIÈME ÉDITION ITAL113NNE TRADLIT SÜR LA Vincent PALMET par Foiile criniinelle, Essai de psijchologie collecdve. Paris. Félix Alcan. 1892. — Bibliothèque de Philosophie contemporaine. lllusirc de poréraits EN PRÉPAPtATION : PARIS G. MASSON, ÉüiTEOR 120, boulevard Sl-Germam LYON -A. STORCIÍ, Éditeuk 78, rue de rHôtel-de-Ville 1893

A mon maitre* ENRICO FERRl flumble hommage Sune admiration profonde et d'une reconnaissance sans bornes»

AVANT-PROPOS En présentant au public fi-ançais ce modeste ouvrage. i’éprouve, plus que le devoir, le besoin de le remercier pour 1’acciieil trop bienveiliant qu’il a cru pouvoir faire, i quelqiie meia, à mon premiei- livre, La Foule iiy criminelle. Dans cette monograpliie j’avais étudie Ia íorme p!us complexe de l’associaüon criminelle : aujourd’Iiui je vais tenter lanalyse de la íorme plus simple. Le crime de la foule et le crime à deux sont en eífet les anneaux extremes insi dire la chaíne de toutes les formes qui closent, pour ainsi nombreuses et iuaniment variées de 1’association entre délinquants. L’année su* la Criminalité r alfaiteurs (maffia, camorra compléter mon ouvrage en -- mentjuridique, la théorie positiviste de la complicité. prochaine j’espère pouvoir publier les volumes des sectes et sur les Sociètès des , brigandage, etc.) et donnant, dans uneétude pure-

● 'V. vin M. le professeur Lacassagne abien voulu faire paraitre cette partie de mon ouvrage dans la Bihliothèque de Criminologie. Je le remercie vivement pour cet honneur et pour les soins qu’il a eu Tobligeance de donner à la publication de mon livre, et je suis heureux de pouvoir ajouter un sentiment de reconnaissance à 1’estime et à la sympatbie qui nfunissaient déjà à lui. liNTRODUCTION La suggestion dans le crime SCIPIO SIGHELE I universelle, dit Carljle, l’histoire de ccompli dans le monde, est au fond ce L’histoire Rome, juillet 1893. que 1’homme a 1’histoire des grands hommes qui ont travaillé ici-bas. conducteurs des peuples, ces grands a « i Ils ont été les hommes; les formateurs, les modèles, et, dans un sens la massedes hommes « large, les créateurs de tout ce que (I ã faire ou à atteindre. pris ensemble est parvenue Toutes les choses que nous voyons « debout dans le le résultat matériel extérieur, monde sont proprement raccomplissement pratique i ont habite dans les grands hommes envoyés au de 1’histoire entière du monde, ce serait et rincarnation des pensées « qui -- « monde. L’âme « leur histoire » (!)● (1) Carlyle, On Herses, 1. 1

3 L\ 9UGGESTI0N DANS LE CRIME 2 LF, CRIME A DEUX fique soient disposés à ne pas évaluer assez haut Tiníiiience des caractères individuels. II serait tout aussi raisonnable de dire que cenx qui considèrent ia nature à un point de vue scientifique, sont disposés à ne pas évaluer assez haut Tinfluence dn soleil. » (1) En effet, dans tons les temps et cliez tous íes peuples voyons qiie chaque pliase de la civilisation trouve SOI! symbole dans uii héros. Dans les époques barbares et guendères c’est un clief puissant et respecté, dans les époques artistiques c’est un peintre ou un poete, dans les fírandes révolutions de la pensée c’est un philosoplie qui marche à la tête do ses contemporains et qui les entraine nprès lui. « Combien de grands liommes, de Ramsès à Alexandre, d’Álexandre à Mahomet, de Mahomet à Napoléon, ont ainsi polarisé Tâme de leur peuple! et combien de fois la fixation prolongée de ce point brülant, la gloire ou ie génie d’un homine, a-t-elle fait tomber tout un peuple en catalepsie! » (2) Certes il iie faut pas aller jusqu’au fétichisme absurde de ceux qui croient pouvoir tout expliquer avec Tliistoire des grands liommes, mais il ne faut pas non plus méconnaltre Tinfluence que les gênios exercent sur la foule, ni même uier qu’ils représentent II y a toujours quelqiie chose de violent, d’exagéré, de paradoxal dans ce quAcrit Carlyle, mais il y a aussi toujours quelque chose de nouveau, de profond et de vrai. Cette idée, qui fait de 1’histoire une épopée de rhéroisme, est, selon M. Taine (1), une vive lumière, et, je crois que M. Spencer a eu tort lorsqiihl a cru pouvoir la tourner en ridicule en disant que la théorie dii grand homme est facilement acceplée parce qu’elle est très simple, et promet de hamusement en même temps que de rinstrudtion (2). Si on ne peut pas nier que les génies sont un produit nous nécessaire du milieu dans lequel ils naissent, et, poiir ainsi dire, les fils de leur époqne, on ne peut pas nier non plus qu’ils sont les pères de l’avenir : on doit leur reconnaltre non seulement des facultés représentatives, comme disait M. Esperson, mais aussi des facultés actives ; il íaut en somme avouer que dans le drame liistorique ils jouent non seulement le rôle d“acteurs mais aussi celui d’auteurs (3). « Une opinion bizarre, écrit M. Bagehot, en faisant évidemment allusion à l’opinion de M. Spencer, veut que ceux qui considèrent l’histoire d’un point de vue scienti- le sei de la terre et (1) Uidéalisme anglais, Paris 1864, page 1S2. (2) Voyez Spencer : IntroducUon à la Science sociale, 7* éd., Paris Alcan 1885, page 31 et suiv, ’ (1) Bagehot : Lois scientifiqties du développement des nations, 5« éd., Paris, Alcan, 1883, page 106. — Voyez aussi nion étude // delitlo político, dans VArcMcio guiridico, vol. XLVI, 1891. (2) G Tarde : Qu'est-ce gu'une société9 dans la Itevue pliilosophique. novenibre 1884. (3) Voyez à ce propos la remarquable étude de JI. A. Chiappelli : Gesü189^*^ ^ ^ ''eccna' biogva/i, dans la Nuova Antologia, livr. du 1” avril

5 LA SnOGESTION DANS LR CRIME 4 LE CRIME A DEUX Suivre le chemin que nous montrent les hommes supérieurs, ce n’est pas seulement, comme disait Stuart Mill, (1) rhonneur et la gloire des hommes médiocres : c’est aussi leur devoir et la loi fatale à laquelle ils ne peuveut se soustraire. Dans la religion et dans la Science, dans la politique et dans les affaires, dans n’importe quelle manifestation de Tesprit humain, vous voyez se former un groupe d’un certain nombre d’individus autour de quelques-uns ou d’un seul. Ils constituent alors une église, une école, une classe, un parti, et ils combattent bravement comme des soldats rangés en bataille, sous la direction d’un capitaine qui personnifíe mieux que les autres, et sait conduire à la victoire, un sentiment, un intérêt, une idée. En voyant cette organisation spontanée de la société on dirait que notre petite planète veut imiter la grande harmonie de 1’univers pour être comme celui-ci une fédération de systèmes planétaires dans lesquels dunnombrables étoiles tournent autour des soleils. Mais quelle peut être la cause de ce phénomène? Est-ce par la terreur et Timposture que les génies de la pensée ou du sentiment ont régné et règnent encore sur la multitude? Non, cette explication ne peut pas être juste parce que le dévouement de la multitude étant en ces cas absolument libre fait s’éloigner par lui-raêrae le simple soupçon de despotisme. (I) Ouvr. clt., page !)8. que, sans eux, la vie deviendrait une mare croupissante. » (1) Cette influence d’bn individu sur la multitude, influence qui atteint un degré très haut lorsque cet individu est génie et quand la foule qui l’entoure est prédisposée á le suivre, se retrouve aussi, bien qu’en plus minces proportions, en dehors des grands événements historiques, dans la vie simple et modeste de tous les jours. Si nous jetons un regard sur la société humaine, voyons qu’au point de vue intellectuel et moral elle peut se diviser en groupes : chacun d’eux est composé d’un ou de plusieurs chefs qui commandent et d’un troupeau docile qui obéit aveuglément. Le regime du moyen âge, dans lequel celui qui avait le bras plus fort et le coeur plus hardi construisait un nous son nid de faucon au haut de la monlagne, tandis qu^autour de lui les plus humbles rassemblaient leurs chaumières et se soumettaient à son pouvoir, existe encore aujourd’hui, bien que les coutumes ne soient plus les mémes. Aujourd’hui encore, celui qui a plus d’esprit, de courage, de savoir-faire, celui qui sait inspirer plus de confiance aux autres, celuí-là s’élève au-dessus de tous et entraine après lui la foule inconsciente. C’est en ce sens qu’estvraieet profonde la sentence de Sainte-Beuve : le génie est un roi qui crée son peuple. pirr/ ll- ' í" ‘■'●'ip- in. Voyez aussi les artieles de M. G, Ferrero . Lindtctduo e lo Stalo {Critica Sociale, II, livr. 5, 6, 7, 8) qui n ’t” r 'ir'’ Ferrero et MM. F. Turati, U. BofJino el L. Galiavresi (ib., JJ, livr. 8, 9 et 10).

LA SÜOaESTION DANS LE CKIME I qui exercent aujoiird’hiii une infiuence infiniment plus petite et moins durabie, lout au monde, — art, Science, action, — tourne autour des individus qui donnent la direction du mouvement, et je crois qu’il n’y a personne qui ne regarde, comme son étoile, un homme, pour le suivre et pour Timiter. 6 LE CRIME A DEUX La cause vraie etunique est selon moi, le prestige qui émane de certains hommes : prestige que, durabie ou épliémère, nous ne savoiis presque jamais ni expliquer ni exprimer parce que c’est quelque chose dMndéfinissable que nous éprouvons dans la demi-obscurité du sentiment et du pressentiment; — hommes prestigieux qui possèdent le pouvoir étrange de certains speotacles de la nature ou de certains chefs-d’reuvres de l’art qui nous état de contemplation muette extatique; hommes prestigieux qui résument et lisent, pour ainsí dire, toute cette force potentielle de désirs vagues et confus qui gisent endormis dans la II font tomber dans un et actuaS’il en est ainsi dans le milieu des gens honnétes, pourquoi n’en serait-il pas de même dans le monde des coquins? La psychologie criminelle nous a désormais démontré que dans les organismes sociaux, comme dans tout autre organisme, vit le principe, que la pathologie suit les lois de la physiologie. L’activité criminelle crolt et se développe avec des phénomènes analogues à ceux qui font croltre et se développer Tactivité honnête. (1) Le criminel, bien qu’il soil un individu tout à íiiii différent des autres par sa constitution physiologique et psychologique, ne peut pas se soustraire à 1’empire de certaines lois qui dominent, à un point de vue général. les actions de tous les hommes. Et. comme 1’individu honnéte et normal de chacun, (1) et vers lesquels nous presque irrésistiblement entrainés, comme la nature vers le soleil qui lui donne la chaleur et Ia lumière. C’est en somme Ia force mystérieuse de la conscience sommes suggestion, qui attire autour de certains esprits supérieiirs tous ceux qui les approchent comme raimant attire le fer. Et le nombre des prosélytes est plus ou moins grand suivant le degré de cette force de suggestion qu’on pourrait mesure de Ia valeur indivijustement définir duelle. » la vraie De Jésus qui a répandu sa religion sur une grande partie de ce monde et l’a éternisée dans les siècles. 1 qu’auxchefsd’un Ousparti poliíique ou d’une école scientifiqne (1) Voyez Lombroso, VHomme criminel, I vol., et Ferri, La sociologie criminelle. ü) On a dil Irès \ rhumanitf^. juslcnient fiin> |p gínie est im raccntirei ineonseiont di‘

9 LA. SUGGESTION DANS LE CRIME dans les pages que je vais reproiluire, il en a donné une saisissante description : Quand Blin arriva à la Grande-Roquette les garçons Ini firent une ovation. Ce fut pendanthuit jours un engouement indescriptible. Chacun tenait à le voir de près, à 1’entendre raconter ses prouesses, à recueillir de sa bouche une coquinerie bien acceiituée. II fut pendant huit jours, comme me ledisait un de ses co-détenus « le roi de la Roquette. » Ce détenu écrivit, sur mon conseil, le récit de cette ovation. II peint mieux que je ne saurais le faire les moeurs de ce monde : De temps en temps Tarrivée d’un grand coupable rompt la monotomie de la Roquette. A 1’angle nordouest de la cour intérieure est une porte cintrée, haute de quatre mètres et doublée d’une autre porte pleine en fer. Quand on ferme cette porte, il y a un grand émoi parmi les détenus. 8 LE CRIME A DEUX admirera le génie d^un poète ou d’un philosophe, de même le criminel subira le prestige d’un brigand ou d'un assassin célèbres et tâcbera de les imiter. Chaque pro— fession a son idéal ; le soldat rêve les épaulettes du colonel, le petit marchand espère devenir riche comme le banquier, le disciple envie la renommée et la gloire de son maitre. Le crime aussi est malheureusement profession pour beaucoup de ceux qui le commettent, et doit avoir son idéal; seulement au lieu d’un idéal glorieux, il se repait d’un idéal infâme. Comme le néophyte d’une Eglise ou d’une Ecole voudrait atteindre le degré de perfection auquel esl arrivé le chef de son Ecole ou de son Eglise, de méme les nouvelles recrues deTarmée du crime voudraientimiter etsurpasser dans 1’atrocité de leurs méfaits les grands criminels dont elles savent les noms, qu’elles prononcent avec un sentiment respectueux de crainte et d’admiration. (1) L’abbé Moreau, dans son beau livre sur les prisons de Paris, (2) a longuement parlé de la terrible influence qu’ont les grands maUaiteurs sur les autres détenus et, une — Voici des nouveaux ! Et tous les regards se jettent curieux, anxieux côté de cette porte, derrière laquelle le perruquier procède à la toilette du détenu. Un coup de rasoir, deux coups de ciseaux, quelques balafres : la toilette est faite. Le 18 mars 1884, la porte venait de se fermer. Un bruit se répandit sur ia cour : — Blin est arrivé! Et la nouvelle, se colportant de groupe en groupe, fut du criminels médiocres admirent et (âehent d umter les grands criminels. Les voleurs, par exemple nnt parfois une vraie et profonde répulsion pour les assassins - et rí les assassins méprisenl bien des fois les iivail dcmandú s’il vice vei-sa voleurs. Un assassin auquel avail jamais volé. répondit : « Moi, volrr? mais i im honnète liommel » Et Corbiftro. le voleur trélòhre, refusa de parce qu il élail nécessaire de n’est pas mon système. » on .. JC SUIS s’úvader tuer les gardions : « La violimtre, dit-il, ( (2) Sotivenirs de la Pctite et de la Gvnnde ordre par l’abb6 Moreau. Paris, J. RouíT el C*«. íloquelte, recueilli.s d mis en

11 LA SUGGESTION DANS LB CR1MI2 employés en les envoyant à Tliôtel Drouot enregistrer exactement le montant des venies? les idiots rentraient le soii* harassés, raais heiireux d’avoir un eraploi et le placement de leur argent. — Parfaitement, reprend un autre. — II a été en Amérique. — II a enlevé la femme d’un quaker. — II a fait le fric-írac á Chicago, à San Francisco! — Paríout! — Jamais pincé! — Un rude, allez! Cependant la porte demeure fermée. Les conversations languissent. Les regards demeurent fixés sur la barrière de fer et semblent vouloir la percer. Tout á coup un murmure se fait entendre : — Voilà Transparent, dit une voix. — Transparent c’est le soiis-brigadier, ainsi surnommé à cause de son étonnante maigreur. — En eífet, le sous-brigadier s'avance. II est suivi d’un gardien porteur d’un enorme trousseau de clefs. Les rangs s’oiivrent devant les gron* dements dn chef redouté. La clef est dans la serrure, la porte s’ouvre. Une dizaine de nouveaux pénétrent dans renceinte, tristes, honteux, abasourdis par la torture que le coiífeur vient de leur iníiiger. — Lequel est Blin? — C’est ce grand brun, dit l’un. 10 LE CRIME A DEUX bientôt connue de tous. Ce nom, complètement inconnu auparavant, était maintenantdans toutes les bouches. Blin estarrivé! se répétait-on en s’accostant. presque en se félicitant. Afin de 1’apercevoii- aussitôt son entrée sur la cour, on se dirige vers les banes placés près de la On prend place mencent. porte sacrée. on attend. Les conversations comDes initiés raoontent quun crime a été commis ü quelqiies y a Palais-Royal. On s’empare de leur recit, et Blin n’est déjà plus connu que sous le nom de « Tassassin du Palais-Royal. » — Je l’ai mois au à Taz (1), dit Tun, il était à la sixième, il revenait des trente-sios carreaux (2). U était bien fringué, ilavait l’air d’êtreàla hauteur. Etre bien fringué est énorme aux mal habillé est celui qui n’a pas d’argent. Et celui qui n’a pas d argent est celui qui ne commet que des vols de peu d’importance. 11 est indigne d’estirae. C’est (3) vu yeux de ce monde de voleurs. L’homme un Blin se fait bien attendre. — N’est-ce pas Ini, dit faisant le type á cautionnement. gros homme trapu, qui, se débarrassait de un ses (1) Tag pom- mag. dimimjlif de Mazas, fortnsité Jleni es. vi«e de .ren.e-.' (3) Ballot, lourd.

13 LA SUGGESTION DANS LE CRíME 12 LE CRIME A DEÜX Non, c est le petit gros qui marche derrière lui, dit un autre. — Oui... Blin promène autour de lui ce regard assuré qu’il avait à son entrée sur la cour. II ne cherche plus des figures de counaissance. L^auditoire qui Tentoure est-il digne d’entendre son récit? C’est sa pensée. A deux ou trois reprises il passe ia main sur son front comme pour en chasser un douloureux souvenir. Les détenus sont tout yeux et tout oreilles. Blin va raconter son afíaire. II se décide Un long silencesuccède àce récit. Personne n’ose demanderdes détails. Peu à peu, unou deux détenus se lèvent et quittent Blin. Ils vont raconter Taffaire aiix autres. Leur place est bientôt prise. L’auditoire se renouvelle ainsi en entier. Nouvelles questions. Nouveau récit. Blin serabie s’y attendre. II ne se fait pas prier. La conversation s’anime, le récit devient plusenlevant, les détails aftluent. On ne ressent plus cette contrainte du comraencement. Blin se sent le rol de cette populace. II la dompte^ il la fascine ; elle est à ses pieds En dehorsdela prison, dans les cabarets mal famés, dans les lieux borgnes et suspects oü se donnent rendezvous les vagabonds, les souteneurs, en un mot touíe cette classe d’individus que Victor Hugo appelait le troisième dessous de la société, la suggestion qu’exercent les crirninels célèbres sur les autres délinquants sera peut-être Blin tranche le diííérend en disant: — Blin, c’est moi. Que me veut-on ? II se préseute hardiraent, sans mène autour de lui aucune honte, et proun regard assuré. II semble chercher quelque figure de une place vide. De taille connaissance. Puis il va s’asseoir à moyenne, voúté, le cou dans les épaules, le front découvert, les yeux vifs à Texpression changeante, profondément enfoncés dans 1’arcade sourcilière, le nez mince, aqiiilin. L’aspect premier donne froid. Blin dmt être d’une grande énergie et d’un profond cynisme. Des regards d’envie se jettent sur les privilégiés qui ont réussi à se placer près de lui. I.a conversation va s’engager. Toutes les oreilles sont tendues. Blin le monde à Taise en demandant quelques renseignements sur le moãus vivendi de la Grande-Roquette. La glaoe est rompue. Mais il n’a encore parlé ni de sa condaranation ni de son crime. — Combien failes-vons ? risque timidement sin de droite. met tout (!)● 1 I [ son voiPerpètes !... répond Blin. k. Perpètes ! c’est long, reprend 1’interlocuteur ébau* chant un sourire contraint. Cest. je crois, pour l’affaire du Palais-Royal. (1) Àbbé Moreau : Le monde des prisons. Paris, 1887, pag. 29, íí

15 LA SUGGESTION DANS LJÍ CRIME de leiir vie, avec une audace qui touche quelquefois à rhéroisme. Avril, lorsqu’ilapprit sa condamnation à mort, fit parvenir à Lacenaire un papier sur Jequel il avait écrit ces mols : <( Mon cher Lacenaire, toÍ qui as de Tesprit, íaismoi donc une chanson pour que je la chante en allant à 1’échafaud. » Lacenaire écrivit sur le verso: « Mon cher Avril, je ne veux pas te faü’e de chansons: on chante quand on a peur, et j’espère que nous ne chanterons ni Tun ni Tautre. » Savoir mourir, ce n’est pas seulement Je dernier courage des martjrs, c^est aussi la dernière preuve d’analgésie morale et physique donnée par les criminels, qui en profitent pour frapper 1’imagination popuiaire. Ou a dit (1) que le danger des exécutions capitales en public consiste surtout en ce que le spectacle de cet horrible drame réveille les levains primitifs de la férocité et de la cruauté qui couvent à Tétaí d’embryon dans chaque individu ; — et c’est vrai, mais il y a un autre danger, moins grand peut-étre, mais plus immoral: le public peuí ndmirer comine un héros l'assassin qui ne tremble pas devant le bourreau. Un criminel qui marche à 1’échafaud calme et souriant laisse un long souvenir dans la multiuide et son nom porte à jamais une auréole de gloire. U I.K CRIME A DEÜX ditférente dans ses manifestaiions mais elle sera toujours la même dans ses eífets (1). ' Le crime a, comine toute autre forme d’activité, son aristocratie, derrière laquelle on trouve, humble et envieuse, la multitude des médiocres. Les exploits d’un Lacenaire ou d’un Abadie sont racontés dans le monde criminel avec des sentiments tout à fait égaus à ceux avec lesquels les gens honnêtes racoutent les bienfaits des homines illustres. Un bandit de haute renommée, à écrit Lauvergne (2), devient pour les autres moniteur, une domination. Et les assassins et les voleurs qui ontacquis une gloire houteuse saveiit três bien qu’il doivent se poser comme exemples et comme modèles de vant leurs compagnons, ils connaissent Timportance de leur rôle et ils le jouent aussi dans les moments suprêmes un centre, un (1) Voyez-en une foulc (l’exemples en Vidocq : Les moyens de diminuer les crimes; Gisqucl: Mémoires; Claudo : Mémoires; Andrieus : Souvenirs d’un préfel de police; Canler : Mémoires: I''ciTus : Les prison/iiers: Arboux : Lespnsons de Paris: Ives Guyot: ia ponce: Macé : Un joli monde, Mon musée criminel, Le Service de la súreté. Mes lundis en prison ; Moreau Chnslophe : Le monde des coquins : M. du Camp : Paris, ses organes, ses ronclions et sa vie, vol. 111.: W Gère: Les populations dangcveuses: Laureni; Les habitués des prisons de Paris et Uannée crimiHc/íe (2 vol., 1890, 189t); Joly: Le crime, La Francc criminelle et Le com at conUe le crme; J.-D. Lewis : Les causes célèbres de VAngleteire,' O. í., Les bas-fonds de lierlin; E. Gaulhicv: Le monde des prisons: Th. Dostolewsky : La maison des morts: d’iIa..ssonviilc : IJenfance à Paris: Guy Tomei et 11. Rollel: Les enfanis en prison; A. Guiliol: Les prisons de Paris et les pnsonmers: Haux : iXos jeunes dètenus: Ch. Desmaze : Les crimine s et leurs graces: i. Peneliet: Mémoires tirés des Archives de la P^ede I aps, r. vol.; Balaille : Causes criminelles et mondaines, il vol.: . de Grandpre: La prison Saint-Lasare depuis vingl ans. (t) M. du Camp ; Paris, ses organes, etc.; Moreau : Le monde des pri sons; Garoíalo : Controla corren/e, Naples 1888; Aubry; La contagiou du meurtrc. Paris, Alran, 1888 ; Ferri : La ghigliotlina a Parigi, dans VJnlermesso, Alessandria, mars 189U. (2) Lauvergne : Les forçats, page 96.

17 LA SUGGESTION DANS LE CRIME tout á cause de sa force de suggestion et parce qu’il possède des íacultés qui en imposent aux autres(l). Est-il besoin de rappeler les époques, par bonheur lointaines, du brigandage italien, poiir démontrer qu’il existe des individus voués par nature au crime, qui ont le terrible privilège de savoir domiiier un groupe de méchants ou de suggestionnables, les entrainer de crime en crime, ei se faire respecter et adorer par eux? Est-ce qu’on a oublié la fascination étrange dont étaient doués les frères La Gala, Leone, Pizzicliicchio, Capraro et bien d’autres qui ont laissé leur nom tache de sang dans les chroniques judiciaires italiennes (2)? Si aiijourd’hui letype classique du capitaine de brigands a disparu, ont-ils disparu aussi les chefs redoutables de la maffia et de la camorra, qui savent faire exécuter leurs ordres avec des formalités mystérieuses qui accroissent leur prestige'2 Demandez-le à 16 LE CRIME A DEUX Souvent le peuple ne se borne pas à confier à la tradition les noms et les exploits des grands criminels, mais il compose pour eux des poèmes dans lesquels il raconte leur vie (1). Tel, par exemple, fut le cas de Cartouche qu’on a célébré dans un ouvrage poétique en douze ses tourments tandis qu’on lui par ces vers : chants : le dernier décrit applique la question, et finit De 1 horreur d’un tel pas il se rend le vainqueur, On ne peut s’empêcher d'admiier son grand coeur (2) ! On parle de cevoleurvulgaire comme d’une victime, et il est facile dhmaginer quels peuvent être les eíFets de ces apologies ! Mais c’est dans les associations de malfaiteurs voit plus clairement et plus directement les que Ton conséquences terribles de l’étrange prestige que certains criminels exercent sur la masse des autres. (1) Fouqiiier (dans les Causes célèbres) dil, que « férocité, jactance, expéi-icnce du criiup, sonl à pcii pròs les seiilos condilions dc supériorilú qni. dans les handes, distinfiiicnl les clicfs des soldais ». Je crois devoir y ujoíiler le preslige moral et cclln analgúsie qui est Ic propre aussi des grainls oapitainos ct de laquolle j’ai parlé incidemmenl plus haiit el longucmeiit ailleiirs. {La foule vriininelle, 1'aris, Alean, 18Ü2, cliap. II, pages láb el suiv.). (2) Voyez à ce propos Marc Monnior : Histoire du bngandage dans rUalie méridíonale, Paris, 1802; Localelli : H briganlaggio e la ilaffia, Sainl-Jorioz : II briganlaggio nellc provinde weridionali, 18(ii; G. Ferreri ; Cause devanti ai giiirati negli Abruesi e nellc Piiglic, Bologna. I8G0; Leslingi : VAssodacione delia Fralellansa di Cirgenli (dans VA7'oh. di psich., vol. V, 1884); les Cronadie dcllcassise di Paleinno, 1878. Voyez aussi l’artiolo de M. Dutoinple : Le brigandage en Turi/iiie (dans le supplénienl du Figaro du l:i aoül 18U1) oíi l’on parle du prestige des deux brigands Katüegani el Psilclii-Osman, et tnon elude Briganlaggio jnoribondo (dans le volume écril en collaboration avee M.M. Bianclii el Perrero ; Tipi di criminali moderni. Miluno, 1893. Dans les bandes de voleurs ou d’assassias, le chef est un général par ses soldats ou comme un maítre par ses élèves, et il est obéi ment a cause de la terreur qu’il inspire aveuglément obéi comme non seulemais aussi et sur- ●187 (1) M. Lonibro.so dans le dianitep Yiin ,i, 1 ■ áeVHomme crimine! a longueLnt parlé de^eTirmtérar”" ““ autour des grands criminels pi miiBct ® litterature qui se forme dances crinnnelles caelrces po^p e 1 cl.aneen au.dee enr lee p.ne^éSuree JaUalt^ruene, Paris, 1834, vol. 11, biographie de Cartouche. ouvrage les poèmes, andennes et modernes

19 LA SUGQESTION DANS LE CRIME 18 LE CRIME A DEUX Napleset à Palerme (1). Etles dernières etplus modernes manifestations des associations criminelles, telles que les bandes d uii Gasco ou d’un Catusse, ne prouventelles pas qu’il y a, aussi dans la profession de délinquant des individus intelUg-eiits et volontaíresqui conduisent les autres à cause do Pinflueuce qu’ils exercent sur eus? (2). Dans les milieus criminels, c’est tout à fait la même cliose. Beaucoup d’individus doués d’une intelligence très médiocre et d’un sens moral débile, sdls ont le malheurde rencontrer sur leur route im de ces délinquants de talent qui possède ce que le D" Despine appelait la perversitè active^ seroni bien vite démoralisés à jamais. Ce n’estpas qu’ils éprouvent spontanéraent le désir d’imiíer celui qui est deveiiu leur maitre ; au contraire, au commencement, ils ont pour lui une répulsion instinctive; mais leiuemeut corrompus par des promesses ou par rintimidation, ils deviennent en peu de temps ce qu’on veut qu’ils devienneut. « Parmi lesemployés actuellement à Mazas, raconte le D' Aubry (1), se trouve un tout jeune homme, 18 ans, appartenant à une famille très lionorable et qui, le joiir oü il est venu rejoindre ses complices au Dépôt, témoignait par d’abondantes larmes, de son profond repentir. Le mallieureux raconta à M. Goron qu’après avoir subi un premier entralnement, il avait été forcé de continuer à voler, menacé par un des principaux réceleurs d’être dénoncépar lui s’ils’avisait de vouloir redevenir honnête. « Kl puis, tu sais, ajouta le inisórable en manière d'argument final, le code de notre société est formei : la désertion, c’est la mort. Avis I L’analogie entre la forme de suggestion qui a lieu dans les inilieux honnètes, et celle qui a lieu dans les milieux criminels, analogie que nous avons essayé de décrire, ne s’arrête pas ici. Dans les milieux honnètes, en dehors de 1’influeuce générale et indirecte qui vientuniquement du tams individus, il y a Tinfluence directeet limitéei individus déploient surtous ceux qui les entourent nom de cer que ces , en les eneourageant à les suivre aveo la parole et surtout par rexemple. I daascelles y |)ugel59et suiv ir* i * ^ ans 8on oiivrage Le CiHme, en parle on a uu pourlanl le ° “^mes d’organiaalion internalionalo : >iondes..,a,l^Z~ — P™cés pae associaJ) . (I) Aubry ; ta contagion thc meurlri’, page 44. i

21 LA SUGGESTION DANS LE CRIME Cette révélation prouve une fois encore combien est vraie la confession d’un criminel (le numéro 3õ7 de 1’Atlas de UOinicidio de M. Ferri) qui disait en parlam de la prison : « Ici, les plus inteUigents et les plus instruits apprennent aux autres la meilleure manière de commettre les crimes : on ne fait pas autre chose. » Victor Hugo a écrit qu’un grand criminel dans son cachot est comme nn peintre dans son atelier : il rêve un nouveau chef-d'(tmvire. Et cela est bien juste. « Les vols bien faits, disait le voleiir Maillot (1), se méditent toujoiirs en prison. » Mais Victor Hugo devait ajouter que dans ce rêve d’un chef-d’oeuvre le peintre ii’est presque jamais seul, car il s^associe ses co-détenus. La prison est une grande usine oü Ton íorge des crimes, et dans laquelle on entre pour secorrompre et de laquelle on sort pour y revenir. M. Setti disait três justement que la prison peut être comparée au chacal, la bête hideuse qui ravale la nourriture vomie (2). « Tenez, monsieur le préfet, disait un détenu à M. Gisquet, je ne regrette qu’une chose, c’est de n’être condamné que pour un an! Si j’en avais pour cinq années, on m’eút envoyé dans une maison centrale. Au moins, là, j aurais trouvé de vieux routiers qui m’auraient enseigné quelque bon tour, et je serais revenu à Paris assez habile pour 20 LE CRIME A DEUX Dans la bande Lemaire, à la tête de laquelle était un nommé Villert, le plus intelligent de tous, qui organisait etdirigeait les complots, Lemaire n’avait point dbnitiative ni de courage : on 1’entrainait par Tamour-propre et par l’eau-de-vie. j’hésitais on On me faisait boire, dit-il, et quand se moquait de mui (1). » Sa tante, une voleuse, le poussait aussi au crime en lui disant : « Marche, Henry, marche toujours! » Un nommé Gibras, paysan de vingt ans, condamné plusieurs íois pour vol et pour meiirtre, crimes commis en complicité avec d’autres, interroge par Lauvergne sur ses crimes, répondit, en faisant allusion â plices . (( C était plus fort que moi; je les suivais comme un chien (2). » a ses comAvril devint pour les mômes raisons, le complice Moi je serai la tête. toi fidèle et dévoué de Lacenaire. le bras lui disait celui-ci dans la prison de Passy pour le décider à se mettre avec lui (3). Dans 1’aífaire Campi (mars 1884), le témoin Arnaud. nwuton placé dans la cellule de l’acciisé pour essayer de surprendre son secret, declara que Campi avait tellement excité ses co-détenus sexagénaire, s’était résolu è sa femnie contre laquelle il que 1 un d’eux, plus que à tuer, en sortant de prison, avait des griefs (4). (1) Morcau, oiivr. cil., page Ui. Í2) A. Selli : La condanna condizionah, <lans la lUfista di discipline carceravie, 1890. |í- : Lc Crime, paga 137. L A ■ ^'Ofnicidio (soiis presse), premièrc nartio

'I 23 LA SUGGESTION DANS LE CEIME Si la comparaison ne paraissait pas un peu hardie, je dirais que les criminels d’occasion qui sont tombés dans le crime par faiblesse plus que par méchaiiceté, une fois glissés dans ces milieux malsains, comme la prison et les lieux mal famés, ou les plus féroces et les plus rusés commandent aux autres, doivent presque fatalement, par une loi de mimisme psychique prendre les habitudes, les penchants, les sentiments de leurs compagnons. De mème qu’il y a des animaux qui, pour s’eífacer aux yeux de leurs ennemis et se mieux défendro d’eux, preniient la couleur du milieu dans lequel ils vivent (1), les liommes d’un caractère faible et qui ont un sens moral peu développé, pour éviterque leurs amis déjà pervertis les raillent ou même les insultent, prennent la teinte raorale de qui les entourent. C’estla vieille fable de la poire moisie et de la poire fraiche, c’est, en un mot, la loi trop connue de Tinfluence du milieu, sous un aspect un peu moins vulgaire. 22 LE CRIME A DEUX faireoomme tant d’autres, qui n’ont plus besoin de travailler, qui sont à leur aise et main (1). » ^ Les criminels d’occasion, en arrivant à la prison, sont étourdis et eífrayés par les discours qu’ils entendent débiter autour d’ conseils, des méme de leurs avec se proraènent la canne à la eux, mais ensuite ils reçoivent des encouragements, des offres de Service nouveaux camarades, se familiarisent eux, leur racontent quelques particularités de leur condamnation en proclamant leur innocence (car il est à ceux surtout remarquer que presque tons les condamnés, sortis des campagnes, par un reste de pudeur sans doute, veulent être innocents), jusqu’à ce que cette prétention devienne contre eux un snjet de raillerie et de mépris de Ia part des v.enx criminels qui naiment pas à voir des honnetes gens dans leur ceux société. Encouragés de n*être par ces reproches de Texpérience, honteux à la hauteur des sentiments de leurs à la hâte le pas encore amis, ils dépouülent » * vieux levain, oreilles aux leçons de la ouvrent leur coeur et leurs Nous ne croyons pas nécessaire, du moins pour le moment, de nousétendre surce sujet, ni même de fournir d’autres exemples sur la suggestion dans le crime, car (1) Surle phénomí-ne du mimisme. qui dérive de 1’instinct de conservation consultez Weissmann, Siudien zuv Deacendcnz Tkeorie, Leipzig, 1876, pape 10 et suiv.: Girard, La nalure, 1878, pag. 109: Dan^-in, Orighie delle specie, trad. ital., Turin. 1873. p. 467; et Caneslrini, La teoria di Datm, Milan, Dumolard, 1887, 11” éd., p. 263. sagesse et aux conseils de la peu de temps capables de maximes deconduiie » (T). supériorité, et deviennent protesserà leur tour les mèraes en i B-xelIes. /Je Vaction suggestiee de>^ miHeí:! pénUeJ— consultez Laiirent. Congrôs internalional d’hypnotisme^ten» à faile Lon.bro.0, 1841. aii (2) Apperl : Bagnes, p,-úo„, „ crímineh, to,„e 111, page 12.

24 LE CRIME A DEUX aucun phénomène n’a été plus largement étudié que celuici depuis que le monde soientifique de la suggestion à l’état de veüle, à côté de la suggestion hypnotique. Si lon voulait s’arrêter sur ce sujet désormais tres commun, oa ne poiirrait que répéter des choses déjà connues, et d’aüleurs ce que noiis avons de dire trouvera üuvrage. Nous avons écrit les a reconnu 1’existence CHAPITRE I nouveau à une autre partie de cet sa place dans Le couple sain, le couple suicide et le couple fou pages qui précèdent parce qu’il nous semblait pas inutüe de décrire le phénomène de manière logique, en prenant comme íorme plus générale et plus diffuse directe et plus person- ^ parce qu’il était absolument nécessaire soccuper de ce phénomène avant d’étudier les diíFérentes formes de Tassociation criminelle qui a dans la ggestion sa première, sinon sa seule cause. ne la suggestion d’une I point de départ sa pourarriverjusqu’á la forme pl nelle, et surtout II en est des phénomènes sociologiques comme de tous les autres phénomènes. On ne les remarque que lorsquhls ont atteint un degré aigu de manifestation, de même que la note aigué seule blesse notre tympan et que la lumière vive, brillante, frappe notre vue. Les sons moyens et les demi-teintes nhmpressionnent pas, ils passent inobservés. C’est pour cela que Tassociation entre criminels a attiré 1’attention des écrivains seulemení dans ses formes plus graves lorsque les associés sont nombreux, que l’association a étendu ses réseaux en de nombreux endroits, et que les crimes qui en sont le but sont atroces; mais on a parlé rarement et brièvement, des petites associations, formées de peu d'individus créées pour commettre un seul crime ou, du moins, un petit nombre. u.s de su í

27 COUPLE SAIN, COUPLE SUICIDE ET COUPLE FOD 26 LE CRIME A DEUX de l’organisme, l^a ensuite suivi à traverstoutes lesphases de sa vie. En entreprenant avec ces idees Tétude de l’association entre criminels,-il est clair que l’association de deux seiils individus sera la première forme à laquelle nous devrons nous arrêter. C’est le phénomène plus simple d’association, et tons les autres en tirent nécessairement et inévitablement leur origine. Comment et pourquoi prend naissance une association entre deux délinquants? Quels sont les caractères psychologiques de celte association à laquelle je donne le nom de couple crimineU Cette question sera 1’objet de notre ouvrage. Et, donnant d’avance une réponse qiii, selou la logique, devrait se placer à la fin, mais que les idées exposées dans Tintroduction nous permeítent d’exposer dès à présent, nous dirons que la snciété entre deux délinquants a pour cause le pbénomône de la suggestion. Un pervers qui corrompt un faible, un esprit mauvais homme d'intelligence médiocre J’avoue quMl est plus naturel et plus logique de préoccuper de la forme plus dangereuse et plus rare de l’association criminelle aussi que celles-ci se que des autres, mais j’affirme ne sont pas négligeables. Le médecin étudie avec très grand soin les maladies les plus graves^ mais il ne dédaigne pas l’examen des plus légères. En outre il est certain que, pour avoir une idée exacte et complète de nMmporte quel fait, il est nécessaire de remonter à son origine première, à sa forme initiale. Le passage du simple complexe est non seulement la loi au qui préside au développement de tout organisme, mais toute connais- encore la loi qui gouverne racquisition de sanee exacte. Et voilà la maffia, de la pourquoi je considère insuffisante Tétude de camorra et du brigandage pour faire entre les criminels, qm est un phénomène complexe. Pour pouvoir en coraprendre la raison intime, en posséder tons les nous devons descendre encore plus bas, arriver jnsqn’aux íormes embryonnaires oü le lien criminel germe, faible et indecis, et puis 1’accompagner dans successives, tandis qu’il prend force C’est seulement par là qne nous arriverons à pouvoir le , , aurons plus l’idée imparfaite qui orme lorsque ]’on considère un t^omplète résultat une observation qui. commencée à la naissance connaitre intimément Tassociation secrets. qui pousse au crime un et d’uii sens moral débile, un criminel-né qui fait son esclave et son instrument d’un délinquant occasionnel, — voilà le couple criminel. Mais cette forme à deiio) de la suggestion n’est pas seulement le propre du monde des coquins, elle a également linu, naturelleinent par d’autres moyens et avec des effets différents, mais pour la même raison, dans le monde ses transformations et devient plus net. juger, car nous se organisme à son dernier

29 COUPLE SAIN, COUPLE SUICIDE ET COUPLE POÜ pour son mattre, sinon le résultat de cette force que nous seiiíons sans la connaitre et qui nous entraíiie en laissant même pas la possibilite d’une révolte ? Le phénomène plus curieus, au point de vue intellectuel, de cette siiggestion mutiielle, c’est peut-être la collahoration à deux. L’histoire littéraire nous donne quelques exemples de ce phénomène; ce sont deuxartistes qui se rencontrent, se comprennent et shinissent pour créer une oeuvre d’art. Le public n’a pas jusqu’ici pense ã expliquer, ni mênie à étudier cette intéressante forme d’associaíion. 11 1 a attribuée au liasard, à roccasion et ne s’est jamais demande pourquoi ces deux intelligences se sont réunies et quelle part a prise chacune d’elles á Toeiivre comraune. S’il avait fait ceíte reclierche, il aurait probablement découvert que c’est par une loi mystérieuse d’affinité que cette Union avait eu lieu, parce que cliacun d’eux exerçait sur Tautre une sorte de charme,— il aiiraitaussi découvert que, dans cette union qui donnait une ceuvre organique qu’au premiei* abord on aurait pris pour la création d une seule pensée, chacun d’eux avait apporté des qualités différentes, — et il aurait clairement compris que. tandis que 1’un pensait, l’autre faisait; l'un était la forme, et 1 autre l’idée. Les frères Goncourt sont la révéiation, et en même temps, la preuve de cette absorption reciproque, de cette 28 LE CRIME A DEUX des honnêtes gens, et dans les formes non criminelles de dégénération, commele suicide et la folie. Or, comme notre méthode ne nous consiste à étudier parallèleestion, qu’ils appartiennent à laphysiologie ou à la pathologie sociale, nous analyserons la forme à deux de la suggestion dans chacune des sphères oú elle se ment tous les phénomènes dus à la sii 0*0“ OO manifeste, et cet examen nous aidera súrement dans la suite, á mieux comprendre et à mieux expliquer la forme à deux de la dans le monde des criminels. suggestion II Commençons par la sphère normale. Ne voyons-nous pas dans la vie de tous les jours et dans le mdieu honnête se former un lien entre deux individus, l.en créé par le charme ou l’empire que l’un d’eux exerce sur l’autre? L’amour sexuel et T amour entre frère et sceur qui en est le pâle et chaste reflet. ne dérivent-ils pas d’une inconsciente suggestion que l’un des amants exerce sur 1’autre, et qui donne des cceurs de deux ou des frères comme effetla coincidence personnes en une étrange unité de pensees et de sentiments? Qu’est-ce que Tamitié qu*est-C6 que le culte d’un élève

'I 31 COUPLR SAIN, COUPLE SUICIDE ET COUPLE FOU avait foriTiôs et de la vérité des évèneraents créés par leur imagination, ils s’asseyaient à la même table, après avoir une dernière fois établi le chapitre à faire dans la journée, et ils l’écrivaient, chacun pour son compte. En dernierlieu, ils lisaient les deux versionset les íondaient en une seule qui était la déânitive. Mais tout ceci ne nous explique qu’eii partie le mystère d’unetellecollaboration; il serapeut-êtreuLile pourmieux déchirer le voile de recueillir les révélations que fait Edmonddans lesFréres Zemganno, narration, sousune allégorie transparente, de Tancienne vie à deux. « Tons deux, écrit-il, ouverts à ce langage magnétique des choses de la natiire qui, pendant la nuit et lejour, parlent muettement auxorganisationsraífínées, aux intelÍigencesd’élection, étnient cependant tout diíférents. Chez Talné, les dispositions réflectives et les tendances songeuses de son être, surexcitées par une singulière activité cérébrale, appartenaient tout entières, dans sa profession de la force et de Tadresse physique, Tinvention abstraite de conceptions gymnastiques presque loujours irréalisables, à la création de rêves clownesques impos sibles à mettre en pratique, à Tenfantement d’espèce de miracles demandés aux muscles et aux nerfs d’un corps. Du reste, môrae dans la pratique matérielle de ce qu’il exécutait, Gianni donnait une large part à la réfiexion et à 1’action de la cervelle Leplusjeune, plus paresseux d’esprit que Gianni et avec un balancement plus grand 30 LE CUIME A DEUX fusion complète de deux talents qui arrivent à fonneruiie unique personnalité artistique. £t c est devant leurs livres qui, contrairement aux autres ouvrages dus á la collaboration, ne présentent ni faiblesses, ni disproportions, que nous nous deinandons : « Quelle est la part de 1’un des frères, etquelle est la part de Tautre ? Quelles sont les facultes intellectuelles tées séparétnent par Edmond et par Jules à Toeuvre commune ? » apporCommençons par dire, avant de nous lancer dans cette délicate et difficile analy le système de travail des deux frères est connu. Lorsqu’ils voulaient faire un roman, ils commençaient de chimie psycliologique, que se par recueillir en quantité des notes et des docmnents humains, — c’est à eux qu’est due cette expression. Ils pénétraient, pour les observer minutieusement, dans les divers milieux qui devaient servir de oadre à leurs personnages, et tirant souvent parti des quelques notions de lapeinture qu ils possédaient, ils faisaieut des esquisses et des aquarelles pour les descriptions capitales du livre. Puis en de longues conversations, ils tombaient d’accord sur ia donnée, les scènes, les épisodes, et lorsqu’une ngoureuse clôture de plusieurs jours leur avait donné cette fièvre hallucinatrice qui, selou les deux frères, était indispensable pour pouvoir vivre le sujet qu’ils avaient choisi, de íaçon à donner á leur pensée Tillusion deTexis' tence réelle de ces personnages que cette même pensée

33 couplt: sain, couplk suicidu et couple fou grande passion pour les champs, fait pourtant voir qu’il en comprend la majestueuseet tranquille poésie, etil nous en donne une preuve éloquente dans sa splendide description d’un coucher de soleil sur un campement de bohémíens en rase campagne, avec laquelle il commence les fréres Z.emganno . Nous poiivons donc dire qu’Edmond est un penseur et un philosoplie, qiii a soiivent des préoccupations humanitaires. et le premier roman qu’il a écrit seul, la filie Elisa, en est une preuve. II a, par tempérament, des tendances romantiques qui sont resfées, pendant les vingt années de travail en commun, étouffées sous 1’esprit de Jules, plus indépendant, pliis calme, et qu’une naturelle inclination vers le sarcasme empôcliait de glisser sur la pente rapide d’nne fantaisie sentimentale. Ses tendances romantiques se sont manifestées d’une façon particulière dans la Faustin, ce roman délicieusement suggestif qui^ plus clairement que tous les autres, met en pleine lumière rindividualité toute particulière d’Edmond. Quant au style, Ton voit clairement dans les premiers livres, qu’il est íormé de deux styles disparates, l’un passionné pour Jules Janin, celui du frère cadet, 1’autre passionné pour Tliôophile Gautier, celui du frère atné; mais dans la suite ces deux styles se sont amalgamés en un seul entièremení personnel, s’étant dépouillé et du sautillement excessif de Jules Janin et de la grosse matérialité de Théophile Gautier, un style nerveux, rafíiné, 32 T.E CRIME A DEUX de la pensée dans le bleu, en un mot, plus bohémien de Ia lande et de la clairière, et par cela plus poète, vivait dans une sorte de rôvasserie heureuse, souriante pour ainsi dire, sensuelle, et d’oú tout á coup jaillissaient des imaginations moqueuses, des fusées d’une gaieté attendrie, des excentricités folies. Et ces qualitès faisaienl tout naturellement de Nello Varrangeur, le trouveur de jolis dètaüs, le pareur, le fioritureur de ce quHnventaü de faisaUe son frèr'e. » Cette précieuse page autiobiographique d’affírmer, nous permet comme nous Tindiquions sommairement plus que des deux frères c^était Edmoiul qui organisait, qui bâtissait l’oeuvre liaut commune et qu'ensuite Jules répandait sur cliaque page les vivacités exquises de sa fantaisie ailée, sa verve intarissable, son esprit plein de sarcasmes qui rappelle en même temps Henri Heine etBeauraarchais. Jules en outre possédait des qualitès exceptionnelles pour le dialogue, tandis qiPEdmond, par excès de modestie peut-être, confessai! dans une lettre adressée à Zola, d’en être entièrement dépourvu; mais 11 eut toujours revanche un plus profond, un plus intense sentiment de la nature. en I Jules, pansien jusquau bout des ongles, n’aimait la campagne qu’enpeinture, il avait, au inilieu des arbres, la nostalgie des boulevards, des polychrômes, dela foule bruyaiite Edmond, au contraire, murs couverts d’aftíches et variée de la capitalej quoi qu’il n’eut pas non plus une I

35 COUPLE SAIN, COUPLE SUICIDE ET COUPLE FOU Conformité^d'ârae étrange et-touchante, d’autant plus étrangeque les Goncourt n’étaient pas jumeaux, Edinond était plus âgé de huit ans que son frère. lls ne se ressemblaient même pas physiquement, carrainé était plus haut de taille, brun et d’une pliysionomie sérieuse, uu peu soinbre mème, tandis que le cadet était blond, eíféminé, souriant (1). Etrange et compliqué phénoraène de suggestion mentale rautuelle, à travers lequel nous pouvons pénétrer dans les plis les plus cachês du cerveau, et que i’on pourrait déânir avec Texpression d’un ân lettré de mes amis le microscope des infiniment petits de Tâme! — Etrange fusion intellectuelle, qui trouve son origine et son développement dans deux courants de facultés intellectuelles diverses et qui à tour de rôle fait que l’une sert dhnstrument à Tautre pour arriver à atteindre un but commun (2). Mais Tesprit n’est pas seuI à connaitre ces unions intimes qui fondent deux personnes en une seule; le cceur 34 LE CRIME A DEUX expriinant les impressions les plus faibles et les rapides, les sensations les plus variées et les plus compliqiiées, et qui, par une fusion qui tient du miracle, appartient aux deux frères. Telle est la diversité de ces deux talents, diversité que i’on arrive seulemeiit á découvrir car, le tenaps et Ia vie en à Téíat embryonnaire. commun aidant, les esprits des deux frères s’étaient si bien pénétrés, ils sentaient et ils pensaient si bien ensemble et ils éprouvaient si exactement les mêmes sympathies et les mêmes antipathies, qu’il est impossible de séparer ce qui se rapporte à la vie intellectuelle de l’un ou de 1’autre. Et ces rapports qui existaient déjá naturellement entre eux allèrent s’accentuant chaque jour davantage sous 1’mauence de l’indiyisibilité de leur vie, non-seulement morale, mais encore physique, car pendant les vingtdeux ans que dura la vi passèrent a cause d’un accident dechemin de fer, toute une journéeéloignés 1’un de Pautre. Leursdeux cerveaus S etaient si biea habiteés à penser de Ia mème façon qu’il Vie en commun, ils ne qu’une fois. (1) Voir «mc <Mu(lc de Viltorio Pica. — Dwe Hbri giovantU dei /rnlelli Goncourt. (2) II y a d’autres exemples de coUaboration a deux, non seulement dans l’art (Erckmann et Clialrian; Georgcs Sand et Jules Sandeau, etc..) mais aussi dans la Science (Guillaumc Herschel et sa sceur Catherine; les frères Schlaginkweit; les frèrès Croiset, aiileiirs d’«ne histoire de la liltéture grecqne etc...). Je me suis borné à analyser la coilaboralion des de Goncourt, d’abord parce que ces deux frcres présentaicnt le cas plus étrange de suggestion mutuelle, ensuitc parce que je ne pouvais pas m’arrèler longuement sur ce sujet. Peut-étre serait-il utile d’éludier aussi ce phénovnône au point de vuo arlistique et litlèraire, mais ce n’est pas le licu ici. leur est souvent arrivé d ecrire en mème temps la mème même image ; et Théophile Gautier aídr»® 1 prenait Jules pour Edmond et finissait avec l’un phrase, la d^eux la conversatiou commencée avec 1’autre ; il ne s apeicevait en rien d’avoir cbangé dUnterlocuteur, car celu.desdeu.frèresquisetrouvauprèsentreprenaU,sans mouuire hésitation, l’ulée là oà 1'autre 1’avait laissée.

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